Parfois les débuts de journées confinées sont plus difficiles que d’autres. Il ne faut surtout pas s’y fier. Toutes les jours sont bons à être inventés…

Le soleil baigne la montagne de ses radieux rayons et m’invite à aller cueillir des primevères et des violettes sauvages. Pourtant je reste là, sous la couette, le regard fixe dans la nuit des sapins, figée comme un cure-dent dans une saucisse apéritive.

Le corps est sidéré alors que le cerveau, lui, s’affole.

Je voudrais courir, écrire, travailler l’argile, préparer un poulet aux citrons confits, lire, relire, danser…

Je ne cours pas, je n’en ai jamais eu le goût.

Je n’aligne pas plus de 20 mots à la file sur mes feuillets électroniques. Hier, une amie écrivaine me disait au téléphone à peu près ces mots :

  • Je n’écris pas, parce qu’écrire c’est tenter d’attraper le temps qui coule. Or là, il s’est figé le temps, il n’y a rien à attraper.

Travailler l’argile, c’est une autre paire de manches. Je suis coupable de mes habitudes : la solitude ouatée de la cuisine de mon appartement en ville -qui me sert surtout d’atelier, me manque. Et aussi : la vue de mes seaux étiquetés de formules pour d’autres sibyllines : barbotine Sword, Utah fatiguée, porcelaine papier, poudre Praï, PRNI à recycler…

Demain, ou après-demain, je préparerais un poulet au citron, promis.

Pour le moment, je me traîne comme une automate de la belle époque (c’est à dire très usée), jusqu’à la salle de bain.

Prendre une douche. Laisser ruisseler les émotions chaotiques… les regarder se mettre en ordre au fil de la peau, et disparaître en petit tourbillon parfait dans la bonde (parfum vanille).

C’est dingue, comme on est victime de ses habitudes, et comme -même s’il nous en coûte, même si on le nie, même si on y rechigne… : en créer de nouvelles nous est absolument indispensable…

Hier, un des équipiers de notre joyeuse bande de confinés, le surnommé Blondin, a dû partir pour : « une raison impérieuse », disait-il. Bref et pour le coup, on lui a claqué la bise, un truc extra, par les temps qui courent. Ce n’est pas comme si on venait de passer 5 semaines tous ensemble ! Une fois qu’il était parti pour de vrai, on était tous chiffonés. Il manquait subitement une sacrée pièce à notre puzzle spontanné. Sans vouloir lui manquer de respect, si Blondin était une pub, il s’rait quelque chose comme le Hollywood chewing-gum des années 80 : fraîcheur de vivre, Hollywood Blondin…

Quand à Giorgos, qui, sur un coup tête avait taillé la route il y a quelque temps déjà, avec l’âne Mousse, Caillette la cochonne et Juliette la chatte sauvage…vous vous souvenez ? Eh bien, ils ont été aperçu la semaine dernière sur une digue bretonne, en rang d’oignon, contemplant le large…Et depuis, plus rien… Il n’a même pas appelé…

Je reste longtemps sous la douche. Je m’étrille, je fais circuler le sang, en lui indiquant bien le cerveau comme la meilleur direction à prendre. Je m’essuie avec une serviette rêche comme je les aime. Je m’habille, je me coiffe plus qu’à peu près (j’entends ma mère râler : mais qu’est-ce que c’est que c’est que ces cheveux ma chérie, vraiment ça fait négligé ! ).

Je me maquille, et choisis des boucles d’oreille. J’en ai rapporté 6 paires dans l’exode, on ne sait jamais. Aujourd’hui, ce seront les grandes créoles un peu gitanes.

Je continue de me traîner, malgré l’apparat… Je lis un petit poème, qu’un ami m’a envoyé par texto. Le voici :

  • Un de ces soirs où je deviens kaléidosope.
  • Je perds les pôles.
  • Et je cours furibond sur mes plaines jusqu’à la falaise intérieure.
  • L’horizon nouveau appelle. Je tends la main sur le cœur.
  • Et sous mes pieds le vent engouffré attise les braises.
  • Mémoire en particules accélérées.
  • Je cours encore brûlant, plus loin.
  • Le soleil point…

A peine ai-je fini de lire le poème de Stefane, que subitement, un chant saccadé, doux à mes oreilles, s’éleve de l’auberge… : du rebetiko !

Je cours au bureau, manque de trébucher, secoue Thomas, qui, casque vissé sur les oreilles, travaille à mixer une prochaine chronique…

  • Ecoute ! Tu entends ? Tu entends ? Il se passe quelque chose en bas !

On dévale les escaliers… La porte de l’auberge est grande ouverte…

Giorgos, Mousse, Caillette et Juliette, accoudés -si l’on peut dire, au zinc, sirotent un diabolo Orgeat. On est stupéfait, ravis, heureux comme des macarons en chemise de soie, mais quand-même un peu choqué : depuis quand les chats sauvages boivent des diabolos Orgeat ?

Que s’est-il passé, pendant cette nuit si silencieuse ? Avons-nous été absent si longtemps à nous-même, pour ne plus rien comprendre ?

En tout cas, ils ont l’oeil vif, et le sourire en coin. Comme ceux qui reviennent d’un long voyage onirique, chargés de milliers de richesses indicibles…

D’ailleurs, ils ne disent rien.

On a beau les questionner, les chatouiller, tenter de les soudoyer même, ils ne disent toujours rien. Ils irradient juste une joie silencieuse. Et ils ont soif.

Alors on appelle Peyo et Marie, on paye notre tournée, on fait chauffer l’rebetiko, et on danse….à s’ennivrer…

Aaaah si Blondin voyait ça !

écouter aussi l’histoire de Giorgos

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