Que fait une maîtresse quand elle confine ?

Et bien, elle rêve, elle lit, elle chante, elle joue avec ses enfants, elle cuisine. Et puis, elle fait l’école à la maison pour ses enfants. Et là , c’est une autre paire de manche. Entre le collégien, artiste poète, pas très réceptif aux nombres relatifs, aux problèmes mathématiques, aux verbes irréguliers… Rien que pour échapper à l’école à la maison, on aimerait avoir des chats plutôt que des enfants…

Que fait une maîtresse quand elle confine ?

Crémoé, crémoé pas, quéqu’part dans l’Haut Bréda
Y’a une école qui s’ennuie en maudite
La maîtresse est partie et les enfants aussi
ça fait des jours, des lunes et des nuits

La maîtresse est toute seule, elle regarde le soleil
Qui descend doucement sur Belledonne
Elle pense à l’école et à tous les enfants
Elle voudrait les entendre rire et chanter

ça fait bien de la peine
De laisser son école
Les livres et les cahiers
Délaissés se désolent

ça fait rire les enfants
Mais quand ça dure longtemps
ça fait plus rire personne
Ce sacré confinement

Et bien, elle rêve, elle lit, elle chante, elle joue avec ses enfants, elle cuisine (beaucoup, pour ses enfants et son barbu, heureux d’avoir sa p’tite femme à la maison, et tout particulièrement à la cuisine). Et puis, elle fait l’école à la maison pour ses enfants. Et là , c’est une autre paire de manche. Entre le collégien, artiste poète, pas très réceptif aux nombres relatifs, aux problèmes mathématiques, aux verbes irréguliers mais très ouvert à l’oisiveté, et l’écolier, éternel râleur, qui pousse des cris aigus de terreur et de colère dès que le plan de travail de sa maîtresse arrive. Rien que pour échapper à l’école à la maison, on aimerait avoir des chats plutôt que des enfants…

Thimothée de Fombelle écrit dans Neverland :

« Il y a dans les hauts territoires de l’enfance, derrière les torrents, les ronces, les forêts, après les granges brûlantes et les longs couloirs de parquet, certains chemins qui s’aventurent plus loin vers le bord du royaume, longent les falaises ou le grillage et laissent voir une plaine tout en bas, c’est le pays des lendemains : le pays adulte. »

A la sortie du confinement, nos enfants vont-ils se réveiller brutalement dans ce pays adulte ? Je m’interroge.

Etrange période que ce temps suspendu. Ces vacances qui n’en sont pas vraiment. Cette éternité où tous les temps se mêlent. Nous n’osons plus employer le futur, nous craignons d’employer le passé, de peur de l’oublier. Par bonheur, les enfants sont là et nous ancrent irrémédiablement dans leur temporalité : celle du présent. Le présent de l’éternité et de l’immédiateté de l’enfance.

Etrangement, ce confinement est un cadeau de la vie pour ceux qui peuvent en jouir et dont je fais partie.

J’ai quitté la classe le vendredi 13 mars. Dans mes souvenirs, les rires des enfants, leurs chuchotements en classe, leurs cris dans la cour. Mon ordinateur, depuis, est devenu tristement mon tableau noir. Et les mots sont maintenant muets, lointains comme ceux d’un rêve.

Que fait une maîtresse loin de sa classe ? Ok, elle pense, elle rêve, elle joue. Cela, en fait, c’est durant les jours heureux. Après une bonne nuit de sommeil insouciant, en déjeunant avec ses enfants si beaux, si pleins de vie, d’humour et de poésie. Bref, les jours heureux. Et puis, il y a les autres. Les jours gluants d’ennui et de tristesse, car on finit par être touché par le chagrin du monde, la famille confinée dans des territoires éloignés, ces amis déprimés, esseulés, fatigués que l’on entend au bout du fil. Et là, pas moyen de penser, de rêver. D’autant plus, que c’est lors de ces journées amères, que les chérubins se transforment en démon et s’écharpent. La cuisine devient corvée et la maison un enfer.

Fort heureusement, ma vieille paire de baskets, trouées mais fidèles, est toujours là. Je les enfile et je m’enfuis dans la forêt. Seule, je vais courir. Le chant multiple des oiseaux, le vent dans le feuillage, la fuite des lézards sous les feuilles sèches, les odeurs… Tout m’apaise. C’est alors que mon boacal s’agite, au rythme de mes pas, et c’est là que mes envies se dessinent, s’affinent. Je pense à mon boulot. Les projets émergent, se précisent. Car oui, une maîtresse pense très souvent à sa classe, à son métier, à ses élèves. D’autant plus lorsqu’elle est confinée. Alors j’y pense souvent.

Enseigner pour moi, c’est comme un utopie, l’important c’est d’y croire. Et j’ai bien du mal à y croire à cette fameuse continuité demagogique, euh pardon, pédagogique Enseigner, c’est transmettre des valeurs, c’est accompagner les élèves sur le chemin de l’émancipation, l’émancipation individuelle et l’émancipation collective. Depuis quelques semaines, le chemin semble obstrué.

Bien sûr, l’essentiel est de garder le fil. Le fil des jours qui passent en lien avec les élèves. Et plus le temps passent, plus il faut y croire à cette utopie qu’est l’enseignement. Transmettre des savoirs, enseigner la solidarité, l’entraide et la coopération. C’est ainsi que nos lendemains seront des jours heureux.

Enseigner dans le Haut Bréda, c’est pouvoir enseigner tout cela. C’est un territoire qui s’offre à l’heureuse instit’ que je suis, avec une richesse humaine et géographique incroyable ! Alors même si ce confinement est une parenthèse enchantée pour ma tribu, et même si le découfinement promet d’être un sacré bordel dans le pays, j’ai malgré tout hâte de retrouver cette richesse, de quitter ma montagne, pour celle d’en face, et retrouver le Haut-Bréda et ses enfants.

Karine, instit’ dans le Haut-Bréda, qui confine chez elle, en Chartreuse.

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1 commentaire

  1. Même privée de son « tableau noir », cette maîtresse là nous donne une belle leçon sur les bancs de l’école de la Vie ! alors « merci, maîtresse ».

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