En cette période troublée et troublante de «chacun chez soi pour le bien de tous», on voit se multiplier, sur les réseaux sociaux, des invitations à jouer, à relever des défis, à participer à des chaînes sur des thèmes les plus divers, voire les plus farfelus. Jusqu’ici, je n’y avais pas prêté beaucoup d’attention.

Mais récemment, une amie m’a demandé de participer à une chaîne poétique,

De la poésie? Pourquoi pas? Ça ne peut pas faire de mal!

Le principe est simple: il faut choisir un poème et l’envoyer à la première adresse écrite au dessous de la consigne, c’est à dire à un parfait inconnu !

Et là, ça se complique …

Lequel choisir?
Un poème pour quelqu’un dont on ne sait rien…
J’en ai pourtant tout un cortège qui se bouscule dans la tête!
Mais pour un inconnu…
Y aurait-il un poème universel qui pourrait plaire à tout le monde, Je ne vois pas!

Et puis, offrir un poème, c’est un peu délicat!!! C’est se dévoiler, révéler son âme, montrer son «dedans», ce qui est pour moi beaucoup plus impudique que montrer son… «dehors»!
On ne balance pas comme ça sonnets, ballades, rondeaux, odes, calligrammes, alexandrins, vers libres, litotes, chiasmes,oxymores,hyperboles et anaphores … aux 4 vents. On ne va quand même pas filer la métaphore à un illustre inconnu !

Si?

Alors.

Est-ce que je pourrais décemment lui envoyer
« Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Ecoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune 7 femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds ,,, »(Apollinaire)

ou

Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie
Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie ( Gérard de Nerval)

ou bien
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées…(Rimbaud)

ou encore ce coquin de Ronsard

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée
Et son teint au vôtre pareil

Vraiment, il y en a tant que j’aime que je ne sais lequel prendre!

Celui-ci?

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit … (victor Hugo)
C’est ça, un poème de l’enfance ! ceux qu’on a retenus sans le faire exprès et qui racontent des histoires.

Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
Et bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
À ces mots, le Corbeau ne se sent pas de joie 
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
(le corbeau et le renard)

Ceux que l’on récitait, planté sur l’estrade, les mains croisées derrière le dos ( parce que «retirez les mains de vos poches» avait dit sévèrement le professeur), en se balaçant d’un pied sur l’autre à donner le tournis à un troupeau de gamins hilares et inquiets (ce serait bientôt leur tour!)

Caillou, genou, chou, pou, joujou, bijou,
Répétait sans fin le petit hibou.
Joujou, bijou, pou, chou, caillou, genou,
Non, se disait-il, non, ce n’est pas tout.
Il y en a sept pourtant, sept en tout :
Bijou, caillou, pou, genou, chou, joujou.
Ce n’est ni bambou, ni clou, ni filou…
Quel est donc le septième ? Et le hibou,
La patte appuyée au creux de sa joue,
Se cachait de honte à l’ombre du houx.
Et il se désolait, si fatigué
Par tous ses devoirs de jeune écolier
Qu’il oubliait, en regardant le ciel
Entre les branches épaisses du houx,
Que son nom, oui, son propre nom, hibou,
Prenait, lui aussi, un X au pluriel.
(Maurice Carême)

J’adorais cet exercice qui curieusement me libérait de ma timidité . maladive

Quand on a sept ans,
et qu’on perd ses dents,
On atteint, dit-on l’âge de raison.
Alors les parents
disent : « Il est temps
de devenir grand !
Faites votre lit,
Rangez vos habits,
Soignez vos chaussures,
Et votre coiffure…
Mais nous, on leur dit :
« On est pas si bêtes :
On a une couette
Dessus notre lit,
Aux pieds des baskets
Qui sont toujours chouettes
Blue-jeans et T-shirts
Quant à nos cheveux,
Avec de la colle,
Ils sont super cools … »

( Georges Jean)

Affolement, bousculade, charivari dans ma mémoire. Ça se pousse, se tiraille, se saute moutonne. Suffit! Chacun son tour! Laissez passer!

Celui-là peut-être

Etre Ange
C’est Etrange
Dit l’Ange
Etre Âne
C’est éträne
Dit l’Âne
Cela ne veut rien dire
Dit l’Ange en haussant les ailes
Pourtant
Si étrange veut dire quelque chose
étrâne est plus étrange qu’étrange
dit l’Âne
Etrange est
Dit l’Ange en tapant du pied
Etranger vous-même
Dit l’Âne
Et il s’envole

Jacques Prévert

A force de sauter du coq à l’âne, je crois bien que j’ai brisé la chaîne.

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