Je suis un instant. Un instant du murmure des rivières, un instant dans le parcours de cette grande lune pleine qui traverse le ciel étoilé…

Le corps blotti dans mes couches de laine comme le cœur d’un oignon, recroquevillée dans ma chaise à accoudoirs, les pieds tendus sur une table de la terrasse, je regardais la grande lune pleine s’élever. Les rivières et les torrents de la vallée murmuraient à mon oreille le chant éternel de l’eau… :

Tout passe…, et il me revient, il nous revient, de saisir l’instant, de vivre l’instant, de revenir à l’instant, de s’y consacrer pleinement.

Je suis : un instant de cette eau qui coule, un instant, dans le parcours de cette grande lune qui traverse le ciel, sans que mon œil jamais ne puisse saisir son déplacement.

Je ne l’ai pas vu rose, parce qu’alors, elle était encore derrière la montagne. Mais d’autres l’ont vue pour moi.

L’instant n’est pas le parent pauvre de nos existences. Il est riche de tout ce qui le précède. Il est riche de mémoire, de notre mémoire, individuelle, collective,… de ma mémoire, de la mémoire de ma mère, de mon père, de mes grands parents, de mes aïeux.

Je pense à ces trois jours au mois de juin, que nous avons projeté de passer ensemble… Dénicher un petit coin romantique dans les Cévennes ? Se payer un dîner dans un restaurant très chic ? Descendre un bout de la Loue en kayak, et en profiter pour aller embrasser ta sœur… Et en Septembre ? Retrouver nos amis de Crête, qu’on n’aura pas pu voir au mois d’avril ? Manger des poissons grillés avec les doigts, chez les dames de Kératokampos ?

Se baigner nus dans la petite crique de Litsi ?

Je suis un instant, dans le parcours de cette grande lune pleine et blanche qui traverse le ciel, et en cet instant, je ne peux me projeter, je ne peux imaginer ce je ferais, ce que nous ferons, le mois prochain, ou le mois suivant.

Je subis une sensation inédite, et donc au moins contrariante, au pire, angoissante…

Une angoisse d’homme, de femme moderne, libre, en bonne santé, dans un pays en paix, subitement submergé par l’idée de perdre son pouvoir de décision, d’organisation, d’anticipation. Une angoisse d’être humain, poignardé au cœur dans son grand orgueil.

Je suis un instant, dans le parcours de cette grande lune blanche et pleine qui traverse le ciel…

Un jour, je racontais à ma grand-mère quelle avait été ma frayeur, sur un vol Venise-Mulhouse.

Au-dessus des Alpes, l’avion a été pris dans des turbulences. Je croyais que j’allais mourir. On en était au repas. Les petits ramequins de céramique, projetés par les violentes secousses, explosaient sur le plafond de l’habitacle, des gens hurlaient, débarrassaient leurs cheveux de spaghettis tombés du ciel, de mousses au chocolat flaquée sur les cuisses comme des merdes de pigeon… Je croyais vraiment que j’allais mourir. Mais je n’ai pas crié. Je me suis retenue. La perspective de ma mort n’était pas une raison, pour ajouter ma sauce à la panique ambiante. Alors je m’accrochais désespérément au visage placide d’un homme que j’imaginais volontiers suisse et dans les affaires : prends exemple !

Une fois les turbulences passées, l’homme placide a ramassé placidement dans l’allée une petite fiole de vin rouge restée intacte, parmi les débris et reliefs des plateaux repas. Il l’a tendit à un passager choisi au hasard, et lui a dit d’un air narquois : « C’est à vous je crois ? »

Quand j’avais fini de raconter ma terrible aventure à ma grand-mère, elle m’a répondu, sans la moindre ironie :

 » Oh mon p’tit chat bleu, comme je te comprends ! Tu sais, quand on est parti en Algérie avec ton grand-père, dans l’avion de l’armée, j’étais dans la soute à bombe, avec ton oncle dans les bras, c’était un tout petit bébé. Eh bien je peux te dire, que j’étais pas fière… « 

Je suis un instant, dans le parcours de cette grande lune pleine et blanche qui traverse le ciel.

isa

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1 commentaire

  1. Merci Isabelle pour ce beau texte. Effet positif de nos malheurs actuels la créativité qui explose comme un virus bienfaiteur.

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