Ce que vous allez entendre pourrait être un conte de Grimm. On y trouvera, entre autres, un vieux chien, un âne placide, un cochon…et une grande bouteille de Meteor, cette bière d’Alsace inégalable. Ce que vous allez entendre, n’est donc pas un conte de Grimm…

Je gravis furieusement la pente raide qui mène à la grange. Je n’ai même pas fermée ma parka correctement. Le froid me pique dehors, la rage me brûle dedans. Je suis une omelette norvégienne montée à l’envers. 

Et pourtant, ce matin, ça partait bien. J’étais pleine d’allant, lavée et pomponnée avant d’entamer ma journée de télé-travail. Parfaitement. Dans les startings-blocks. Prête pour une téléconf’ en direct d’Absurdistan, de celles où l’on motive ses troupes avec quelques phrases fortes, soulignées d’un petit télé-clin-d’oeil rassurant :

« vous allez y arriver. Bon courage.  « 

Vraiment, je vous assure. J’étais fin prête, super motivée -puisque je vous le dit. 

Et puis ça a glissé, et puis ça a dérapé, et puis ça a dérapé sévère.

Raccourcis, connexions, téléchargement etc etc etc je vous la fait courte : RIEN ne fonctionnait. Je dérapais lentement, je dérapais sûrement, inexorablement, d’échec en échec, et ma bonne volonté n’y faisait rien. Peu à peu je sentais planer au dessus de moi l’ombre des grands hiérarques, leur morgue d’oiseau de proie vissée dans ma nuque, leurs exigeances folles prêtes à être dégainer.

Mais peut-être que c’était juste un fruit vénéneux venu tout droit de mon imagination ? 

Quand j’étais petite, ma grand-mère me disait : tu as trop d’imagination, enlève-moi toute cette imagination. L’imagination ça fait faire de la bile. Et elle secouait ma petite joue replette, pincée entre son pouce et son index.

Pour essayer de m’extraire de ce gouffre d’impuissance, j’ai commencé par respirer un bon coup, comme toujours, avant de me plonger mentalement dans un vrai un truc. Un vai truc vécu, pour reprendre pied et mon sang-froid.

Par exemple, cette après-midi de l’avant-veille, où, en RTT, avec ma bande, on dépiotais un cochon (oui, erratum, il s’agissait bien d’une bête entière, d’une belle bête, et pas d’une simple moitié, comme je l’évoquais précédement…

Je hachais alors la viande un peu rouge, je hachais la viande un peu blanche, menu menu, je hachais la couenne bouillie, je hachais le gras, le bon gras d’un bon cochon. Et là…miracle  : ces petites tubulures d’un rose pâle nacré qui jaillissaient du hachoir, on aurait dit des étrons de fée ; ça me mettait du baume à l’âme… ça me mettait le cœur en joie.

Mais l’avant-veille était. Et le beau souvenir ne me suffit pas, pour dépasser l’instant.

Et là l’instant est grave, l’instant est catastrophe, il est beurk, tellement que j’ai claqué la porte avant de gravir la montagne.

D’un pas décidé, avec des enjambées larges à me péter les aducteurs, proactive au taquet, comme dirait celle qui croyait avoir du vocabulaire, je vais voir Mousse, un âne nonchalant, refugié au chaud dans sa grange, le temps que passe l’hiver (parce qu’il n’est pas fini, comme vous l’aurez remarqué).

Vivant en ville, il m’arrive, rentrant de mon travail excédée, de m’arrêter chez l’arabe du coin qui est turc, en me disant : si j’avais un vieux chien et une vieille forêt, je serais pas là à choisir une bouteille de météor tiède dans le grand frigidaire factice de l’épicier du coin.

D’où : mes grandes enjambées, et ma démarche proactive. Quand c’est l’moment d’agir, c’est pas l’moment de mollir. Mousse n’est pas un vieux chien, je suis bien d’accord, c’est un âne, mais il devrait faire l’affaire, car il a de grands cils et un poils à fourrer ses doigts dedans…

J’arrive à la grange échevelée, le visage tordu de détresse, les yeux en larme et la morve au nez.

Bonjour Mousse que j’m’annonce, d’une voix fébrile. Affairée à sa botte de foin, l’âne se retourne, me jette un regard placide, et retourne à son repas.

Mousse, viens, j’ai besoin de toi là. Je suis triste, je suis en colère, je me sens con, je me sens humiliée ; laisse-moi carresser ton mufle chaud et doux. Déconne-pas. Laisse-moi fourrer mes doigts dans ton poils épais, te gratter entre tes belles oreilles, jouer avec ta crinière toute drue.

Il s’approche, renifle ma main, m’observe, me jauge. Je sens bien qu’il me jauge. Je sens bien qu’il en a rien à braire de ma souffrance, de mon desespoir, de mon abîme. Je vois même dans ses grands yeux qu’il y est totalement indifférent. Lui, qui s’ennuie dans sa grange depuis le début de l’hiver, lui, seul, loin de son parc et de ses potes, devrait s’attendrir ?sur une fille de la ville qui se pointe tous les deux mois, et qui là, tout à coup, lui offre le spectacle désolant d’un pauvre craquage en megabite ?

Vexée comme un pou, je m’en vais.

Je m’assois au pied d’un grand frêne. Les fesses aux frais et le regard perdu dans les cimes des montagnes embrumées, je repense à l’épicier arabe du coin -qui est turc, bonjour madame comment allez vous ? La journée était difficile ? Une grande météor ? 1 euros 60 s’il vous plaît.

Puis je repense au vieux chien. Parce qu’un vieux chien, ce n’est pas un âne…

Je me suis sans doute trompée de béquille et la journée n’est peut-être pas foutue.

Isa

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2 commentaires

  1. On se croyait à l’abri des mégabites grâce à la particule « télé » : les mégas fritent et les égos-bites frappent 2 fois + fort!
    Couronné de la formule à la mode du moment : « j’espère que vous et vos proches prenez bien soin de vous » = mais toute l’année !!! on essaie de prendre soin de soi !!! à coup de Météor !!! et éventuellement un peu de yoga – à défaut d’avoir un âne ou un chien ou une montagne disponible immédiatement, pour se protéger de ces hiérarches qui font du chiqué!!!
    Bravo Isa : tiens bon et ferme ta doudoune!

  2. Quelle fille courageuse que cette télé travailleuse… laborieuse consciencieuse elle a claqué la porte et elle a si bien fait de s’asseoir et méditer…

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